Un merveilleux tableau "la Secrétaire" de Jean Despujols entre dans les collections du Musées des beaux-arts de Libourne

Jean Despujols reste à ce jour peu connu en France, sans doute à cause de la rareté de son œuvre sur le marché ou dans les musées. Aux Etats-Unis en revanche, à Shreveport en Louisiane, ville dans laquelle vivait l’artiste depuis la Seconde Guerre mondiale, un musée a été construit autour de son œuvre. Le Meadows Museum of Art, au sein du Centenary College of Louisiana permet en effet de voir trois cents soixante œuvres, peintures et dessins réalisés lors du séjour de l’artiste en Indochine en 1936, achetées par un amateur, le magnat texan du pétrole Algur Meadows.

Né à Salles, près d’Arcachon, Jean Despujols est le fils de Bernard-Pierre Despujols et de Jeanne Lintilhac, instituteurs. Jean Despujols est l'élève de Paul Quinsac à l'École des beaux-arts de Bordeaux. Prix de la ville en 1910, il intègre l’Ecole nationale des beaux-arts en 1913 et obtient un second premier grand prix de Rome de peinture en 1914. Mobilisé pendant toute la guerre, il ne peut rejoindre la villa Médicis à Rome qu’à la réouverture de l’Académie en 1919.

A Rome, il retrouve Jean Dupas (1882-1964), dont il subit l’ascendant et qu’il admirera toujours.
Depuis le début des années 1920, le retour à la figuration objective permet à la majorité des peintres exposant aux Salons de se maintenir dans une position modérée, à l’écart des tapageuses démonstrations des avant-gardistes. Ce désir de « retour à l’ordre » prend différentes directions mais les « néo-grecs », conduits par Jean Dupas, reconsidèrent le modèle à l’antique en occupant un rang quasi officiel.


Jean Dupas - La Gloire de Bordeaux (détail) - 1925

A Bordeaux, Jean Dupas est le leader de cette tendance. Un véritable clan se forme autour de ce peintre cultivé qui mêle aux sources de l’art les emprunts les plus modernes. Ses déformations formelles puisent tout à la fois dans l’art archaïque grec, le hiératisme des primitifs italiens, la ligne ingresque et les volumes « tubistes » de Fernand Léger. Jean Dupas fait l’admiration de ses épigones bordelais, Despujols en tête, qui lui consacrera plus tard un article dans L’Art et les Artistes (1935).    

La carrière de Jean Dupas est donc un exemple pour ses disciples admiratifs qui la suivent depuis Bordeaux. Roganeau, Despujols, les frères Camille et Marius de Buzon, André Caverne, Raphaël Delorme ou Albert Bégaud ont un style qui leur est propre, mais ils font corps avec leur mentor quand l’occasion leur en est donnée, comme lors de l’Exposition de 1925 à Paris pour la décoration de « La Tour des Vins » (Dupas, Le Vin ; Despujols, L’Agriculture ; Roganeau, La Forêt landaise ; Marius de Buzon, Le Port de Bordeaux), ou dix ans plus tard, la commande municipale d’un ensemble de peintures décoratives pour le Palais de la Bourse du Travail (Roganeau, La Vigne ; Albert Bégaud, Le Pin des Landes ; Camille de Buzon, Le Port de Bordeaux ; André Caverne, L’Architecture bordelaise ; Jean Dupas, La Gloire de Bordeaux).


Jean Despujols - L'Agriculture - 1925

Jean Despujols fait des envois remarqués au Salon des Artistes français et, dès 1924, devient professeur à l’Ecole américaine de Fontainebleau. En 1936, la Société des Artistes coloniaux de Paris charge l’artiste, à la requête du Grand Conseil Economique d’Indochine, d’une mission documentaire en Extrême-Orient. Il visite le Vietnam, le Cambodge et le Laos, puis la Chine et le Japon, d’où il ramène des centaines de portraits et de paysages asiatiques. Son périple de deux années s’achève aux Etats-Unis en 1938.

Jean Despujols - Portrait de Tega - vers 1936

Jean Despujols n’est pas seulement peintre ; il publie également des ouvrages de philosophie mais également des poèmes, des essais, de la métaphysique, et compose même des sonates pour piano.

Jean Despujols - La Pensée - 1929

Dans La Secrétaire aussi, un manuscrit rédigé par Despujols est visible sur la table, à gauche de la machine à écrire. La dactylographe n’est autre que Donata, l’épouse d’origine italienne de l’artiste. Artiste elle-même, elle écrivait des pièces et jouait dans une troupe de théâtre. La jeune femme est assise, le dos bien droit comme il sied à une secrétaire professionnelle. Les formes rondes, presque plantureuses, s’harmonisent avec la rusticité du mobilier présent dans la salle à manger du couple. Dans une concentration extrême, Donata lit le manuscrit et ses doigts s’apprêtent à reprendre la frappe. Les carnations, légèrement opalescentes, sont magnifiées par une lumière naturelle d’été. Le cadrage photographique donne à la composition un côté intime. Le style de la toile est épuré. Le peintre pense manifestement à Ingres et peut-être à Raphaël. Nous sommes ici transportés dans une période de grâce toute classique, un ingrisme de la vie moderne pourrait-on dire, où Despujols se révèle un grand dessinateur.

L’exposition personnelle qui lui est dédiée à l’Orangerie est interrompue par la guerre en 1939. Jean Despujols décide alors de s’exiler aux Etats-Unis, se fixe en Louisiane en 1941 et est naturalisé américain en 1945. Il meurt en 1965 en Louisiane sans être jamais revenu dans son pays de naissance. Il est enterré au Cimetière Greenwood de Shreveport.

L’artiste est peu présent dans les collections publiques françaises. L’entrée de La Secrétaire au musée de Libourne l’année même du cinquantenaire de la mort de l’artiste, par la rigueur de la composition, la qualité remarquable des couleurs, la modernité du sujet, vient enrichir notre connaissance de la veine néoclassique à Bordeaux dans les années 1920.

Thierry Saumier
Directeur du Musée des beaux-arts de Libourne

Bibliographie
Nicole Grangé-Palard, Recherches sur Jean Despujols, Mémoire de maîtrise d’histoire de l’art, sous la direction de Robert Coustet, Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3, 1993.
Bernadette de Boysson, « Jean Despujols, le retour à l’ordre de la Villa Médicis » in Bordeaux Années 20-30 de Paris à l’Aquitaine, Bordeaux, Norma, 2008.
Jacques Sargos, Bordeaux, Art et Civilisation, Bordeaux, L’Horizon chimérique, 2014, pp.335-350.
Dominique Dussol, « Dupas et sa bande » in Le Festin n° 91, automne 2014, pp.54-59.

1ere photo : Jean DESPUJOLS (Salles, 19 mars 1886 - Shreveport,  26 janvier 1965)
La Secrétaire, Huile sur toile, 91 x 73 cm, 1925
Provenance : collection de la sœur de l’artiste, collection personnelle Jacques Sargos.

2 Commentaires

  • Véronique Boingneres

    Véronique Boingneres

    19 mars 2016, 16:44:25

  • Véronique Boingneres

    Véronique Boingneres

    19 mars 2016, 16:44:34

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