Le Guggenheim de Mériadeck

Décembre 2013 - Existe-il à Bordeaux un bâtiment opposant autant d’admirateurs que de détracteurs ? Probablement pas, dans une ville marquée au fer rouge par la splendeur de l’architecture du grand siècle. Cependant depuis quelques mois, il en est un, placé sous « les feux de la rampe » : le siège de la Caisse d’Epargne d’Aquitaine.

Situé dans la petite "Défense" de Bordeaux, à Mériadeck, dans ce quartier assaillit depuis cet été de pelleteuses, bétonnières et autres grues, on le sait menacé. La Croix du Mail détruite, quid de la Caisse d’Epargne, qualifiée de « merveille architecturale » par les uns et de « verrue » par les autres ?

Même si on avait fini par s’habituer à cette architecture chaotique recouverte d’une peau rugueuse et hostile, la menace de démolition qui planait ces derniers mois sur la maison de l’Ecureuil, réveilla la curiosité des bordelais. L’occasion nous est offerte de regarder avec un regard neuf cet édifice conçut il y a 40 ans et qui récompensa son auteur du Grand Prix d’Architecture en 1984.

Inauguré en 1977, il est l’œuvre de l’architecte tarbais Edmond Lay, né en 1930, qui vécu de 1958 à 1962 aux Etats-Unis. Ce long séjour, au cours duquel il enseigna l’architecture dans des universités de l’Indiana puis de New York, lui a permis de rencontrer les plus grands architectes américains du moment dont Frank Lloyd Wright, auteur du célèbre musée Guggenheim (1946) à New York, et dont il fit son maître.

Le bâtiment est composé d’un assemblage de formes primaires, de disques lourds et de plateaux pesants superposés en couches denses, dont l’avancée en surplombs successifs évoque, selon l’historien de l’art Marc Saboya : "un relief rocheux, une falaise érodée par d’anciennes eaux fluviales et, désormais, habitée".1

Cette forme organique, sculpturale et monumentale nous évoque immédiatement l’inspiration wrightienne du musée de la 5ème Avenue, mais ce qui frappe surtout c’est le choix du revêtement mural fait de cailloux bruts enchâssés dans des plaques de béton. Ce traitement de surface porte la signature de l’architecte, qui développe là les possibilités expressives des matières tirées du béton brut et de leur association à des matériaux naturels. L’architecte, né sur les contreforts pyrénéens, marqué par ses origines montagnardes, fit de ce traitement de surface rocailleux sa patte.

L’architecture de la Caisse d’Epargne répond à une volonté plastique également à l’intérieur de l’édifice, où un jeu de galeries, de circulations et de volumes courbes s’articulent autour d’un impressionnant vide central pour structurer un espace intérieur d’une grande subtilité, inimaginable depuis l’extérieur.

Depuis cet été, cet édifice majeur de l’architecture nationale est enfin sauvé. L’inscription au titre des Monuments Historique le protège désormais de toute destruction, et sa valeur patrimoniale est officiellement reconnue. Il ne nous reste plus qu’à espérer que son prochain propriétaire (l’immeuble est à vendre) sache le conserver et le respecter.

La conférence prochaine de Laurence Chevallier sur Frank Lloyd Wright nous permettra de découvrir l’architecture organique et de comprendre ainsi les influences du maitre américain sur l’architecture d’Edmond LAY.

1 Marc Saboya : "Ordre et désordre. Fragments d’architecture contemporaine à Bordeaux". 2008. pp. 70-71.


Adeline Falières

Historienne de l’Art, Diplômée de l'Ecole du Louvre, Adeline Falières est chargée de l’enseignement à l’Université UFR des Arts de Bordeaux III.

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