Insolite : Le château Labottière au cœur de New-York !!!

Pour preuve, il vous faudra flâner dans l’un des quartiers les plus huppés de Manhattan, dans l’Upper East Side à l’angle de la 78e rue, où s’élève la célèbre Institut of fine Arts de New-York (2), installée dans l’ancienne demeure du richissime James Buchanan Duke. Ce père  fondateur de l’American tobacco Company, fit ériger en 1912 l’un des plus beaux hôtels particuliers de la ville en l’honneur de sa nouvelle épouse Nannie Holt, qui souhaitait vivre à Manhattan.
Il confia la construction de sa luxueuse demeure new-yorkaise à un des grands architectes de la haute société américaine de l’époque, Horace Trumbauer. La devise de ce dernier « plus c’est grand, mieux c’est » sembla particulièrement convenir à James Duke, dont l’hôtel particulier fut immédiatement qualifié par le New York Time à l’époque de « maison la plus chère de la 5ème avenue ».
Il s’agit d’une réplique quasi exacte de la maison de campagne bordelaise de style néo classique, que les frères Antoine et Jacques Labottière (3) avaient fait construire en 1773 à la lisière de la ville.

Comment le chef d’œuvre de l’architecte bordelais Etienne Laclotte (1728-1812) a pu servir de modèle pour la construction de la demeure d’un des industriels américains les plus puissants de son temps ?

The Duke House est très vraisemblablement l’œuvre de l’architecte américain Julian Francis Abele (1881-1950), qui  travailla dès 1905  comme concepteur en chef dans l’agence d’Horace Traumbauer à Philadelphie.  Comme nombreux de ses contemporains les plus illustres, Abèle perfectionna durant trois ans son apprentissage à la section d’architecte de l’Ecole des beaux arts de Paris (4).
Duke House à New-York : Institut of fine Arts de New-York

Ce cas n’est pas isolé, et constatons qu’à partir des années 1860 jusqu’à la Grande Dépression de 1929, plus de 500 élèves nord-américains étudièrent l’architecture en France. Sous leur influence, le style “ Beaux-Arts ” s’imposa sur une partie notable du territoire nord-américain.

Ces architectes américains rapportaient les principes appris à Paris : plans symétriques, bâtiments grandioses et monumentaux, richesse de la décoration et grandes baies, colonnades, pilastres et frontons, allant jusqu’à pasticher certains édifices dont les modèles circulaient dans les ateliers d’architecture.

Si le jardin "à la française" n’avait pas lieu d’être à New-York, l’architecture et la décoration extérieure de la « Mansion » bordelaise sont reprises à l’identique, à l’exception des initiales des frères Labottière représentées par les chérubins qui disparurent, et d’une saillie légèrement plus accentuée de l’avant-corps. Le souci de perfection de Julian Abèle se porta jusque dans le choix de la pierre d’une exceptionnelle qualité autant que dans le travail de l’appareillage, reprenant même avec exactitude les cotes traditionnelles des assises bordelaises du XVIIIe siècle.

En choisissant le modèle de l’hôtel particulier du XVIIIe siècle, Julian Abèle se distingue de ses contemporains, désireux de satisfaire les extravagances de leurs richissimes clients, en proposant à James Duke une demeure
Château Labottière à Bordeaux : Institut Culturel Bernard Magrez  luxueuse et sophistiquée, dans la pure tradition du bon gout "à la française".

1 Voir l’exemple du bâtiment du siège de la Caisse d’Epargne de Bordeaux par Edmond Lay.
2 L’Institut des Beaux-Arts de New-York
3 MAFFRE Philippe, "Construire Bordeaux au XVIIIe siècle, les frères LACLOTTE, architectes en société (1756 -1793)", Bordeaux, Société Archéologique de Bordeaux, 2013.
4 Etudes qui avaient été financées en partie par Horace Trumbauer, son futur employeur, auprès duquel il consacra toute sa vie professionnelle ; allant jusqu’à prendre en charge le bureau d’architecture après la mort de son fondateur en 1938.

Adeline Falières

Historienne de l’Art, Diplômée de l'Ecole du Louvre, Adeline Falières est chargée de l’enseignement à l’Université UFR des Arts de Bordeaux III.

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